Le Tour d’Italie raconté

Histoire, légendes, neige et révélations — tout ce qui fait du Giro d’Italia le plus romantique des Grands Tours.

Il y a trois Grands Tours. Mais il n’en est qu’un qui se pare de rose. Que ses cols disparaissent parfois sous un mètre de neige en mai. Que ses routes serpentent entre oliviers, lacs alpins et ruelles médiévales. Le Tour d’Italie — il Giro d’Italia — est bien plus qu’une course cycliste. C’est une épopée nationale, un rituel de printemps, un baptême du feu pour les grimpeurs du monde entier.

Naissance d’une légende rose

Tout commence en 1909, à l’initiative du journal sportif milanais La Gazzetta dello Sport. Le directeur Armando Cougnet et le journaliste Tullio Morgan lancent l’idée d’une grande course autour de la péninsule italienne, sur le modèle du Tour de France, lancé six ans plus tôt. Le premier Giro part de Milan le 13 mai 1909. Huit étapes, 2 448 kilomètres. Luigi Ganna, maçon lombard, en sort vainqueur — épuisé, trempé, sur des routes de terre.

Ce qui distingue immédiatement le Tour d’Italie de ses rivaux, c’est sa capacité à raconter l’Italie elle-même. Chaque édition est une traversée du pays : du Piémont à la Sicile, des Dolomites à la Calabre, de la Vénétie aux Apennins. La course devient un miroir de la nation, une fête populaire qui traverse villages et villes à une époque où la radio, puis la télévision, n’existent pas encore.

Le maillot rose — la maglia rosa — apparaît en 1931. Sa couleur est directement liée à celle des pages saumon de La Gazzetta. Depuis, ce rose est devenu l’une des teintes les plus reconnaissables du sport mondial.

Le Giro ne se court pas. Il se vit. Il se souffre. Il se chante, parfois, dans les cols.

Cino Cinelli, champion des années 1940

À travers les guerres, les crises économiques et les décennies, le Tour d’Italie ne s’arrête qu’une seule fois, entre 1941 et 1945. Il reprend dès 1946, comme symbole d’une Italie qui se reconstruit, pédalant vers l’avenir sur ses ruines.

Les seigneurs de la maglia rosa

Le palmarès du Tour d’Italie est un panthéon du cyclisme. Des noms qui font vibrer les tifosi depuis plus d’un siècle, des champions qui ont écrit leur légende dans les Dolomites ou sur les pentes du Stelvio. Voici les plus titrés de l’histoire du Giro :


Alfredo Binda
Italie · 1925–1933

Fausto Coppi
Italie · 1940–1953

Eddy Merckx
Belgique · 1968–1974

Gino Bartali
Italie · 1936–1938

Bernard Hinault
France · 1980–1985

Chris Froome
G.-Bretagne · 2018

Fausto Coppi, le Campionissimo, demeure peut-être le coureur le plus emblématique de l’histoire du Giro. Sa rivalité légendaire avec Gino Bartali dans les années 1940–1950 a transcendé le sport pour devenir un clivage culturel et politique dans l’Italie d’après-guerre. Les deux hommes incarnaient deux Italies : l’une catholique et rurale, l’autre moderne et urbaine. Sur les routes du Tour d’Italie, ils se sont livré des duels inoubliables dans les Alpes et les Dolomites.

Eddy Merckx, le Cannibale belge, est le seul étranger à avoir remporté cinq fois le Giro. Ses performances au Tour d’Italie restent parmi les plus dominantes de l’histoire du cyclisme : victoires d’étape en nombre, records de l’heure, attaques à des centaines de kilomètres du but. Il considérait le Giro comme sa course de prédilection.

Plus récemment, des champions comme Alberto Contador (2008, 2011, 2015), Vincenzo Nibali, enfant du pays à deux reprises vainqueur, ou encore Tadej Pogačar (2024) ont perpétué cette tradition de grandeur.

Le Giro, incubateur de pépites

Si le Tour de France est la vitrine du cyclisme mondial, le Tour d’Italie en est souvent la pépinière. Organisé au printemps, avant les chaleurs de juillet, il offre aux jeunes coureurs un cadre idéal pour se révéler — les équipes y prennent plus de risques, les tactiques sont moins figées, et le public italien est naturellement porté vers les offensives.

Le Giro a cette réputation : il attend les audacieux. Un jeune grimpeur qui attaque sur le Mortirolo ou le Zoncolan peut changer le cours d’une course entière. C’est ce qu’a fait Marco Pantani, le Pirate, dans les années 1990. Décharné, les boucles d’oreilles brillant dans l’effort, il électrisait les cols italiens comme nul autre avant lui.

🌟 Tadej Pogačar — Révélation totale au Giro 2024

Le Slovène, déjà double vainqueur du Tour de France, s’est présenté au Tour d’Italie 2024 pour conquérir le triplé de la saison. Sa domination a été absolue : victoires d’étape en série, maillot rose porté presque du début à la fin. À 25 ans, il s’est inscrit dans la lignée des Merckx et Coppi.

🌟 Andy Schleck — La révélation de 2010

Le Luxembourgeois avait déjà brillé sur le Tour de France, mais son Giro 2010 confirmait un talent immense, capable de déstabiliser n’importe quel champion dans les cols alpins.

🌟 Tom Dumoulin — L’inattendu de 2017

Le Néerlandais, rouleur pur, a surpis le monde entier en remportant le Giro 2017 face aux grimpeurs purs. Une victoire symbolisant la métamorphose des coureurs modernes, polyvalents et capables de tout sur les routes du Tour d’Italie.

Le Giro est aussi, par nature, un terrain de jeu pour les équipes de développement. Contrairement au Tour de France où chaque équipe protège jalousement son leader, le Tour d’Italie laisse souvent éclore des coureurs inattendus, portés par des équipes secondaires qui y voient leur heure de gloire.

La neige en mai : le défi climatique du Giro

Il est une spécificité absolue du Tour d’Italie que ne partagent ni le Tour de France ni la Vuelta : la neige. En mai, lorsque le peloton grimpe les grands cols des Alpes italiennes ou des Dolomites, la météo peut basculer en quelques heures. Un versant sous le soleil, l’autre dans la tempête.

Les cols qui font la légende

Passo dello Stelvio2 758 m
Passo del Mortirolo1 852 m
Monte Zoncolan1 750 m
Passo Giau2 638 m
Passo di Gavia2 621 m
Colle delle Finestre2 178 m

Ces ascensions sont souvent décisives. Leur altitude élevée les expose à des chutes de neige même en mai, transformant une étape de montagne en véritable épreuve de survie.

Le Giro del Gavia de 1988 reste l’une des étapes les plus dramatiques de l’histoire du cyclisme. Une tempête de neige s’est abattue sur le Passo di Gavia lors d’une étape cruciale. Les coureurs descendaient dans des conditions proches du blizzard, certains en état d’hypothermie. Andy Hampsten, l’Américain, fit preuve d’un courage extraordinaire pour décrocher la victoire d’étape et prendre le maillot rose.

En 2013, l’étape reine avec le Stelvio fut annulée à mi-chemin en raison de la neige abondante sur les routes. Une décision rare, qui rappelle que le Tour d’Italie reste soumis aux caprices d’un printemps alpin imprévisible.

Sur le Gavia ce jour-là, ce n’était plus du cyclisme. C’était de la survie en haute montagne.

Johan Lammerts, directeur sportif, Giro 1988

Cette dimension climatique extrême contribue au caractère épique et imprévisible du Giro. Elle sépare les costauds des audacieux, et les champions des légendes. Car résister à la neige sur le Stelvio, c’est inscrire son nom dans l’histoire d’une manière que la seule performance chronométrique ne suffit jamais à produire.

Le Giro s’exporte : les départs depuis l’étranger

Depuis 2002, le Tour d’Italie a pris l’habitude d’ouvrir sa Grande Partenza — le grand départ — hors des frontières italiennes. Cette initiative, à la fois diplomatique et commerciale, permet de célébrer les liens entre l’Italie et ses voisins européens, tout en ouvrant le Giro à de nouveaux publics.

Les pays hôtes voient dans cet événement une formidable vitrine touristique. L’image d’un peloton coloré serpentant à travers leurs rues et leurs paysages est diffusée dans le monde entier pendant plusieurs jours. Pour les villes candidates, accueillir la Grande Partenza du Tour d’Italie, c’est accéder au rang de décor d’une grande épopée sportive.

Le départ depuis Belfast en 2014 reste l’un des plus mémorables. L’Irlande du Nord avait accueilli le Giro avec un enthousiasme populaire incroyable, et les images du peloton sous un ciel irlandais changeant avaient fait le tour du monde. Des centaines de milliers de spectateurs s’étaient massés le long des routes, dans un pays qui n’avait pas de tradition cycliste marquée.

Plus audacieux encore, le départ depuis Jérusalem en 2018 avait suscité des débats politiques, mais aussi une beauté visuelle saisissante : le peloton dans la Vieille Ville, les maillots roses flottant devant des remparts millénaires. Un tableau qu’aucun autre Grand Tour n’aurait osé imaginer.

Ces grandes partenza hors d’Italie illustrent une ambition : faire du Tour d’Italie un événement véritablement mondial, ancré dans l’histoire de la péninsule mais ouvert sur l’Europe et le monde. Après quelques jours à l’étranger, le retour en Italie n’en est que plus attendu — la salutation au pays, les tifosi massés au bord des routes, les drapeaux aux fenêtres.

Le Giro, un art de vivre à deux roues

Le Tour d'Italie n'est pas simplement la troisième grande course cycliste par ordre d'importance. C'est un monde en soi. Un monde où la neige tombe sur les cols en fleurs, où les champions chevronnés tombent devant les jeunes loups, où un peloton multicolore traverse des paysages qui ont inspiré Michel-Ange et Léonard de Vinci.

La maglia rosa est, à sa façon, l'équivalent cycliste du Colisée : un symbole qui dépasse la performance sportive pour toucher à quelque chose de plus profond, de plus humain. Gagner le Giro, c'est entrer dans une légende qui ne s'écrit pas seulement en watts ou en secondes — elle s'écrit dans la souffrance sublimée, dans la boue des pavés des Pouilles, dans la neige du Stelvio, dans le vent brûlant qui monte de la Méditerranée.

Et chaque année en mai, l'Italie se met en rose. Les villages sortent leurs drapeaux, les anciens pleurent en pensant à Coppi, les en