Chaque dernier dimanche d’avril, les routes wallonnes se transforment en arène pour l’une des courses cyclistes les plus mythiques du monde. Liège-Bastogne-Liège, la Doyenne des classiques, n’est pas une simple course d’un jour. C’est un monument vivant, une épreuve qui dévore les champions autant qu’elle les révèle.

Une histoire vieille de plus d’un siècle
Liège-Bastogne-Liège est née en 1892, organisée par le Liège Vélo Club. À cette époque, le cyclisme professionnel n’existe même pas encore. La toute première édition est remportée par un certain Léon Houa, originaire de Liège, après plus de dix heures passées sur son vélo. Le deuxième coureur franchit la ligne d’arrivée avec vingt-deux minutes de retard. Le troisième, quarante-quatre minutes. Et des coureurs continueront d’arriver pendant encore cinq heures.
Ce détail dit tout sur ce qu’est Liège-Bastogne-Liège : une course qui n’épargne personne.
Houa s’imposera encore en 1893 et 1894, posant les premières pierres d’une légende. La course traverse ensuite les guerres, les interruptions, les scandales — comme cette édition 1957 où deux coureurs sont déclarés ex æquo après qu’un favori a franchi un passage à niveau fermé — et grandit avec le siècle. En 1959, la Doyenne intègre le Superprestige, l’ancêtre de l’UCI World Tour, confirmant son statut parmi les plus grands rendez-vous du cyclisme mondial.
Le parcours : les Ardennes comme juge de paix
Environ 260 kilomètres. Quelque 4 700 mètres de dénivelé positif. Onze côtes classées, dont certaines sont devenues des noms gravés dans l’inconscient collectif du cyclisme : la côte de Stockeu (1,1 km à 12,2 % de pente moyenne, avec des passages à 21 %), la Haute-Levée, la Redoute — le moment de vérité de la course — et la Roche-aux-Faucons, ultime juge à seulement 13 km de l’arrivée.
Le tracé descend plein sud depuis Liège en direction de Bastogne, aux portes du Luxembourg, avant de remonter vers la cité ardente par un itinéraire tortueux à travers les vallées creusées par l’Ourthe et ses affluents. C’est ce mouvement de va-et-vient, cette accumulation de difficultés répétées, qui distingue Liège-Bastogne-Liège de toutes les autres classiques. Ici, pas de pavés ni de vent marin : juste la montagne, encore et encore, jusqu’à ce que les jambes rendent les armes.
Une météo imprévisible : quand la Doyenne devient impitoyable
Se disputer fin avril dans les Ardennes belges, c’est accepter de jouer à la roulette météorologique. La course a été frappée à plusieurs reprises par des conditions extrêmes, notamment lors des éditions 1919, 1957 et 1980.
L’édition 1980 reste la plus célèbre à cet égard. Surnommée « Neige-Bastogne-Neige » par les commentateurs de l’époque, elle se dispute sous une tempête de neige dès le départ, par des températures proches de zéro. En une heure de course, plus de la moitié des 174 partants abandonnent. À l’arrivée, seuls 21 coureurs sont classés. Le vainqueur ? Bernard Hinault, qui s’impose en solitaire avec plus de neuf minutes d’avance sur son dauphin. Une victoire de guerrier, devenue éternelle.
Ce risque météo permanent fait partie de l’identité de la course. Pluie froide, brouillard ardennais, gel tardif : chaque édition peut basculer dans l’épopée ou le cauchemar selon les caprices d’un ciel de printemps qui n’a pas encore décidé s’il appartient à l’hiver.
Les grands vainqueurs : une galerie de légendes
Liège-Bastogne-Liège a couronné les plus grands champions de chaque génération.
Eddy Merckx domine la course comme il a dominé son époque. Cinq victoires — 1969, 1971, 1972, 1973 et 1975 — dont trois consécutives. Son édition 1971 est particulièrement stupéfiante : une échappée solitaire de 92 kilomètres sous des conditions de neige et de froid. Le Cannibale à son état pur.
Moreno Argentin s’impose à quatre reprises dans les années 1980 (1985, 1986, 1987, 1991), s’octroyant le titre officieux de « Roi des Ardennes ». Alejandro Valverde égale ce bilan avec quatre succès également (2006, 2008, 2015, 2017), ajoutant à sa collection une régularité impressionnante sur plus d’une décennie.
Bernard Hinault gagne à deux reprises, toujours dans des conditions difficiles — dont cette édition 1980 devenue mythique. Philippe Gilbert, enfant du pays liégeois, offre en 2011 une victoire dans sa région à un peuple de supporters en délire.
Et puis il y a Tadej Pogačar. Le Slovène est en train d’écrire son propre chapitre dans l’histoire de la Doyenne. Vainqueur en 2021, 2024 et 2025, il s’impose à chaque fois avec une aisance déconcertante. Lors de la 111e édition, disputée le 27 avril 2025, il attaque seul dans la côte de la Redoute à 35 km de l’arrivée — assis sur sa selle, sans même se mettre en danseuse — et franchit la ligne avec plus d’une minute d’avance sur ses poursuivants. Son neuvième Monument en carrière.
Les cinq Monuments : Liège dans son panthéon
Liège-Bastogne-Liège fait partie des cinq Monuments du cyclisme, ces courses d’un jour qui constituent le sommet du calendrier des classiques. Pour bien comprendre la place de la Doyenne, voici un rapide tour d’horizon de cette famille d’élite.
Milan-San Remo (mi-mars, ~295 km) est la plus longue et souvent la plus imprévisible des classiques. Surnommée « la Primavera », elle file de la Lombardie à la Riviera ligure et se conclut généralement par un sprint ou une attaque dans les Cipressa et le Poggio.
Le Tour des Flandres (début avril, ~272 km) est la grande fête flamande, avec ses murs pavés — le Vieux Quaremont, le Paterberg — et ses centaines de milliers de supporters au bord de la route. Une institution en Belgique, surtout au nord du pays.
Paris-Roubaix (mi-avril, ~260 km) est la course de la boue et des pavés, l’« Enfer du Nord ». Elle n’a pas besoin d’ascensions : c’est la brutalité des secteurs pavés qui sélectionne les hommes.
Liège-Bastogne-Liège (fin avril, ~260 km) — la Doyenne, la plus ancienne de toutes, celle des grimpeurs-puncheurs, des Ardennes et du froid de printemps.
Le Tour de Lombardie (octobre, ~250 km) clôt la saison des classiques à l’automne, dans le décor flamboyant des lacs italiens. Surnommée « la classique des feuilles mortes », elle récompense les coureurs de fin de saison.
Cinq courses, cinq caractères, cinq histoires. Liège-Bastogne-Liège est la doyenne de ce groupe. Et elle porte ce titre avec une dignité absolue.
Une course d’un jour, une émotion de toute une vie
Ce qui rend Liège-Bastogne-Liège unique, au fond, c’est cette tension propre aux courses d’un jour : tout se joue en quelques heures, souvent en quelques secondes sur une côte. Pas de lendemain pour se rattraper, pas de bonification à récupérer. Une attaque, une hésitation, et tout est joué.
Depuis 1892, la Doyenne a vu défiler plus d’un siècle de champions, de météos impossibles et de tactiques renversées. Elle a vu Merckx régner, Hinault résister à la tempête, Valverde s’imposer en roi de l’Ardenne, et aujourd’hui Pogačar voler sur des routes que les autres peinent à grimper.
Liège-Bastogne-Liège, la Doyenne des classiques, n’a pas vieilli. Elle s’est bonifiée, comme les grands crus de la région. Et chaque dernier dimanche d’avril, elle nous rappelle pourquoi le cyclisme est bien plus qu’un sport.
Rendez-vous l’année prochaine, quai des Ardennes.